La double articulation
du langage naturel
Une théorie entre le jargonisant et le jargoné
Une théorie entre le jargonisant et le jargoné
"On entend souvent dire que le langage humain est articulé (...) . Il convient toutefois de préciser cette notion d'articulation du langage et de noter qu'elle se manifeste sur deux plans différents (...)".
"La première articulation est celle selon laquelle [tout message à transmettre] s'analyse en une suite d'unités douées chacune d'une forme vocale et d'un sens. Si je souffre de douleurs à la tête, je puis manifester la chose par des cris. (...) Mais cela ne suffit pas à en faire une communication linguistique. Chaque cri est inanalysable et correspond à un ensemble inanalysé de la sensation douloureuse. Toute autre est la situation si je prononce la phrase "j'ai mal à la tête". Ici, il n'est aucune des six unités successives j', ai, mal, à, la, tête qui corresponde à ce que ma douleur a de spécifique. Chacune d'entre elles peut se retrouver dans de tout autres contextes pour communiquer d'autres faits d'expérience : "mal" par exemple, dans "il fait le mal", et "tête" dans "il s'est mis à leur tête". On aperçoit ce que représente d'économie cette première articulation (...). Quelques milliers d'unités, telles que "tête", "mal", "ai", "la", largement combinables, nous permettent de communiquer plus de choses que ne pourraient le faire des millions de cris inarticulés."
[La deuxième articulation] "Chacune de ces unités de première articulation présente, nous l'avons vu, un sens et une forme vocale. (...) La forme vocale est, elle, analysable, en une succession d'unités dont chacune contribue à distinguer "tête", par exemple, d'autres unités comme "bête", "tante", ou "terre". C'est ce qu'on désignera comme la deuxième articulation du langage. Dans le cas de "tête", ces unités sont au nombre de trois; nous pouvons les représenter au moyen des lettres /t/, /e/, /t/,(...). On aperçoit ce que représente d'économie cette seconde articulation (...). Grâce à la seconde articulation, les langues peuvent se contenter de quelques dizaines de productions phoniques distinctes que l'on combine pour obtenir la forme vocale des unités de première articulation". (André Martinet "Eléments de linguistique générale" 1960)
1) Double articulation du langage :
En résumé, c'est ainsi que le linguiste, André Martinet, dans les années 1960 a le premier relevé ce qu'il appelle donc "la double articulation" qui singularise le langage humain ou naturel par opposition aux langages formels ou informatiques et qui s’applique aux langues de tous les pays. De façon plus formelle :
· La première articulation implique une unité segmentaire, le "morphème", qui possède une forme et un sens. A un autre niveau, plusieurs morphèmes peuvent se réunir et former un "énoncé" qui lui sera porteur de signification, c'est le "sémène".
· La deuxième articulation implique une identité sonore, le "phonème", qui affirme ou infirme l'identité des segments combinés dans l'unité précédente. A un autre niveau, le phonème devient un "lexème" dès lors qu'il affirme ou infirme la cohérence lexicale d'un "sémène".
Les procès de cette double articulation s'effectuent simultanément et, qui plus est, se projettent l'un sur l'autre et vice versa. L'analyse duelle d'André Martinet est un artifice d'approche destiné à faciliter la compréhension de la "consubstantialité" existant dans le langage entre le signifié (morphème, sémène) et le signifiant (phonème, lexème), suivant les termes employés par Ferdinand de Saussure.
Pour insister sur l'aspect extraordinairement économique de ce système, il n'existe en moyenne que 33 phonèmes par langue. Or, à partir de cette trentaine d'unités de base, on peut exprimer une infinité de messages et, lorsqu'il est confronté à une séquence de ces unités, le locuteur d'une langue est capable soit de reconnaître qu'elle n'a pas de sens, soit de comprendre qu'elle en a un, même s'il n'a jamais rencontré son énoncé auparavant. Le locuteur d'une langue doit donc avoir préalablement intégré les mécanismes qui lui ont permis de passer d'une suite de sons à un sens.
C'est ainsi que la tâche du linguiste est d'observer des énoncés pour découvrir les mécanismes qui permettent la communication d'une infinité de messages à partir de seulement quelques sons ou formes de base.
2) Les niveaux d'analyse :
Le système complet de la langue étant très complexe, il est impossible de s'attaquer d'emblée à l'ensemble. C'est pourquoi on distingue différents niveaux d'abord ou d'analyse :
· La phonétique : la description des unités sonores de base,
· La phonologie : l'étude du rôle des sons dans le système linguistique,
· La morphologie : l'étude de la structure des mots (étymologiquement: étude de la forme),
· La lexicologie : l'étude des vocabulaires composant le lexique d'une langue,
· La sémantique : l'étude de la signification (lien avec les réalités dont on parle),
· La syntaxe : l'étude des combinaisons et des relations entre les formes qui composent la phrase,
· L'énonciation et la pragmatique : l'étude de la production et de la reconnaissance langagière par des énonciateurs dans une situation donnée.
Exemples d'analyses suivant les niveaux avec "Il a bu" et "Il a pu".
· Au niveau phonétique et phonologique, en mettant en regard les deux phonèmes /b/ et /p/, on fait apparaître l'opposition qui existe entre /p/ et /b/.
· Au niveau morphologique, en mettant en regard les deux morphèmes "Il a bu" et "Il a pu", on fait apparaître un radical différent mais une désinence /u/ identique.
· Au niveau lexicologique, en comparant les deux lexèmes "boire" à "pouvoir", on sera renvoyé aux images mentales dites empiriques.
· Au niveau sémantique, en analysant les deux sémèmes "bu" et "pu", on s'intéressera à leur contribution au sens de la proposition et de la phrase.
· Au niveau syntaxique, en s'intéressant aux deux syntagmes, on s'attachera à la règle grammaticale du passé composé.
· Au niveau énonciation et pragmatique, l'analyse portera sur l'influence de la situation d'énonciation et sur celles des réalités extralinguistiques, c'est à dire sur des données qui ne font plus partie du "corpus" linguistique.
Il ne faut pas cacher les difficultés que soulèvent les limites entre ces différents niveaux d'analyse qui ne sont pas toujours très nets du fait des multiples interactions entre eux. On ne doit pas oublier, en effet, que la langue forme un tout et que ces niveaux d'analyse sont définis artificiellement pour en faciliter l’étude. Ainsi est-il parfois malaisé de définir auquel d'entre eux on se situe : interaction syntaxe / sémantique ou morphologie / syntaxe ?
3) Les deux axes de projection d'un procès sur l'autre:
Pour aborder cette question, il faut se placer désormais d'un point de vue plus structurel en suivant, par exemple, les travaux de Roman Jakobson (1963), contemporains d'André Martinet ainsi que, plus récemment, ceux de Jean Gagnepain (1990) et d'Oliver Sabouraud (1995). Ces derniers recoupent le schéma de la double articulation en partant de deux affections neurologiques connues depuis le XIXe siècle et qui se nomment aphasie de Broca et aphasie de Wernicke.
Les avancées de la neurobiologie nous permettent désormais de suivre, en temps réel, l'activité neuronale du cortex cérébral par des tests langagiers grâce notamment à la RMN. Ainsi a-ton pu montrer que le premier type d'aphasique - aphasie de Broca - a perdu sa capacité à combiner les morphèmes, alors que le deuxième type d'aphasique - aphasie de Wernicke - a perdu sa capacité à identifier les phonèmes.
L’analyse de ces deux syndromes nous renvoie à la double articulation d'André Martinet mais non plus sous l’angle d'une analyse logique mais sous celui d'une observation clinique et para-clinique. Cette dernière conduit à formuler autrement la première puis la deuxième articulation comme suit :
· l’analyse segmentale devient "axe des combinaisons" ou de « générativité », découpant les valeurs qui sont autonomes les unes par rapport aux autres. Ainsi, dans l’exemple : "je ne viendrai pas demain", c'est "je ne viendrai pas" et "demain" qui forment à eux deux une unité sémiologique, le sémène.
Les troubles observés cliniquement impliquant ce procès correspondent à l'aphasie de Broca ou "anarthrie". Exemple de troubles : le malade tend à ce qui a été appelé l'agrammatisme (absence de déterminants, absence de conjugaison, inclination à marquer une seule fois les oppositions séméniques : « les cheval »)
· l’analyse identitaire devient "axe de la sélection" ou de « taxinomie », distinguant les valeurs qui s’excluent mutuellement telles que : "je/tu/il" ou "couteau/cuillère/fourchette" etc. Ce sont des identités lexicales, les lexèmes.
Les troubles observés cliniquement impliquant ce procès correspondent à l'aphasie de Wernicke ou "cécité verbale". Exemples de troubles : le malade manque de mot, utilise un mot pour un autre, avec ou sans persévération, avec dérivations abusives, avec formation de pseudo-néologismes.
L'axe des combinaisons fonctionne, nous précise Jean-Michel Le Bot, suivant le procès de contiguïté ou, en d'autres termes par métonymie, l'axe de la sélection suivant le procès de similarité ou, en d'autres termes, par métaphore. Ce même auteur confirme : "L'existence de ces deux types d'aphasie montre que la capacité de signe comporte deux dimensions qu'il est convenu d'appeler "axes" : celui des identités ou de la taxinomie (la "sélection" de Jakobson), celui des unités ou de la générativité (la "combinaison" de Jakobson)".
Il faut également insister sur le fait que, chez le locuteur non aphasique, ces deux axes fonctionnent comme déjà signalé : simultanément, mais ils se projettent aussi l'un sur l'autre en produisant deux types de rapports entre leurs éléments ou valeurs linguistiques : le syntagme et le paradigme.
4) Interactions entre les deux articulations ou axes :
Les deux axes seront considérés ici au niveau sémantique / lexicologie en utilisant le sémène – déjà cité - et le lexème, son correspondant formel comme valeurs linguistiques :
a) Projection de lexème (identité) sur le sémène (unité) : le syntagme
Dans le rapport syntagmatique, il y a maintient d’une ou plusieurs identités de lexème sur des segments de sémène créant une solidarité partielle au sein du sémène. Ainsi, dans "les chevaux partirent au galop", l'application du pluriel portant dans l'exemple sur "les" contre "le", sur "-aux » contre "-al" et sur "-t" contre "-rent", solidarise, par les désinences ad hoc, les segments du sémène concernés.
b) Projection du sémène (unité) sur le lexème (identité) : le paradigme
Dans le rapport paradigmatique, il y a variation de l'identité de lexème au sein de l'unité de sémène. De ce fait, le paradigme produit de la ressemblance ou de la différence partielle. Dans le paradigme "je vais, tu vas, il va", l'identité est maintenue par la présence du segment "aller" et la différence est produite par la substitution du lexème de conjugaison de première, deuxième ou troisième personne : "je" "tu" ou "il".
5) Etude synchronique / diachronique :
Une langue est un système vivant, qui évolue en permanence, du point de vue du temps, elle peut donc être étudiée sous deux angles différents:
a) L'étude diachronique :
Analyse des phénomènes du point de vue de leur évolution historique. Comme exemple d'observation diachronique : le mot "nuit" trouve ses origines dans le substantif latin : "nox – noctis". L'étymologie ou recherche des rapports qu'un mot entretient avec un autre, est une forme d'étude diachronique.
b) L'étude synchronique :
Introduite par Ferdinand de Saussure, il s'agit de l'observation d'un état de langue considéré dans son fonctionnement interne à un moment donné. Exemple d'observation synchronique : les expressions "craindre" et "avoir peur" qui coexistent en français standard.
6) Conclusion :
Bien qu'on puisse être quelque peu rebuté par la tendance particulièrement jargonisante de la littérature linguistique, il nous a paru intéressant de tenter d'en résumer l'un des concepts analytiques les plus emblématiques : la double articulation du langage. Décrite pour la première fois dans les années 60 par André Martinet, elle est loin d'avoir été abandonnée comme d'autres concepts de cette époque, elle figure même désormais comme référence structurelle dans divers développements pluridisciplinaires comme, en neurobiologie, dans des théories sur les neurones miroirs et comme, en paléo-sociologie, dans des modèles explicatifs sur les origines du langage.
